Avec le temps, j’avais oublié combien ça pouvait être aussi fatigant. Se lancer à l’assaut de sa zone réclamait un pilonnage méthodique qui, s’il s’avérait
concluant, me transportait vers l’avant, afin de l’achever. Il convenait durant mon assaut de garder le contrôle de l’échange, soit conserver voire affermir mon ascendant sur lui. Hélas, c’est
mon adversaire qui le prenait un peu trop souvent sur moi. Souffle court et jambes raides, je ramassais les balles sous les considérations acides de M.
M. est un de ces loosers œuvrant à la comptabilité de (Presque) Fameux. Autant dire dans une section interdite à la piétaille, où les exploités se la jouent col
blanc, élite et pré carré. Je ne sais plus comment j’en étais arrivé à jouer au tennis avec lui, sans doute suite à un défi relevé au cours d’une soirée arrosée. Depuis, chaque semaine, je me
faisais laminer.
Pour ne plus endurer ses remarques assassines, j’avais enfoncé des écouteurs dans mes oreilles et mis de la musique. Les premières, d’obédience reggae, visaient à
me faire oublier mon stresse et me relaxer, ce qu’elles provoquaient à l’excès. Déjà peu rapide, je ralentissais encore le pas et Dillinger ne m’aidait guère à me repositionner sur un lob bien
ajusté. Les secondes tranchaient radicalement avec celles venues des îles, mais le résultat était pareillement désastreux. J’écoutais une sélection assez pointue où s’enchainaient F Minus, Anti
Cimex, Downset et autre Napalm Death, concassage sonore qui me faisait frapper si fort dans les balles que je expédiais loin hors du court et qui conduisait mon organisme, le pauvre, à un
épuisement rapide.
Les déroutes allant bon train, il convenait de trouver le bon aiguillon qui optimiserait mon moral tout en éloignant le spectre du dopage, tentation à laquelle
j’étais sur le point de céder. J’exposais ce dilemme à quelques collègues triés sur le volet, un midi où je dévorais une pleine barquette de frites, lorsque Jean Chinois, spécialisé en musique
carabéennes, me tendit le disque.
- Ce truc devrait le faire. Ils oscillent entre métal, hardcore, transe, pop et indie 90 avec une maestria impressionnante.
- Curieux choix pour des cubains…
- Ils viennent de Suisse. Une erreur de courrier. Merci Fear Factor.
Je comptais jeter une oreille avant d’arriver sur le cour de terre battue, mais divers contretemps (el pendu, el pendu et el pendu - gloire à mon rédacteur en
chef !) m’en empêchèrent. Toujours est-il qu’après avoir salué l’autre gestionnaire, je cliquais sur on et commençais le match.
Autant l’avouer tout de go, la défaite fut aussi cuisante que d’accoutumée. La différence est que j’eu de splendides moments. Ils tenaient essentiellement à la
puissance de la musique, condensé d’émotions passé au crible de l’expérience. Les membres de I.W. ne se contente pas, en vulgus tacherons, de marteler leur musique, ils en tirent une moelle
substantielle qu’ils, prouesse, déclinent par strates évolutives. En somme, les morceaux sont longs, contrastés, magnifiques. Tout cela agissait directement sur mon jeu. Tout en ruptures,
j’enfonçais sa défense à force coups droits massifs le long de la ligne puis, suivant le changement de tempo, fixais sur place l’autre grotesque grâce à un amorti volet derrière le filet. M.
était dépassé. Hélas, I.W. interprète sur Prayers And Arsons des compositions bien trop cinématiques. Sur ce
film sans images, les titres défilent, peignant des paysages sonores éblouissants, transportant dans des contrées d’une lumineuse évidence, provoquant un délicieux état hypnotique, paradigme des
sens toutefois guère propice aux vicissitudes sportives. Quasi hypnotisé, je renvoyais les balles sans volonté de nuire, je me faisais promener de droite à gauche et de bas en haut, je tombais
dans les pièges les plus grossiers. Ce disque, pure beauté galvanisante mais apaisée, s’avère (presque) parfait, mais pas du tout pratique pour jouer au tennis.
Lorsqu’il l’opus et la partie se sont clôturés, cet idiot de comptable, riant de moi, se rhabillait. J’ai hésité un instant à lui briser mon André Agassi vintage
sur sa tête pleine de chiffres. D’ailleurs, peut-être l’ai-je fait…