10h. el pendu débarque dans l’open space. Fait notable, il court.
- Ndaref, on a fait un papier sur le dernier The Black Heart Procession ?
- J’ai mis M. Courgette sur le coup.
Il crie ce nom à tue-tête. Je lui fais remarquer que M. Courgette est assis face à moi. el pendu l’observe comme s’il le voyait pour la première fois, lui adresse un signe de tête mécanique et reporte son attention vers moi.
- Un problème ?
- J’ai réalisé cette nuit que nos principaux concurrents avaient chroniqué ce disque depuis un bail. Je ne l’ai pas trouvé dans notre base de données.
- Logique. Aucun rédactionnel n’a été fait. J’ai quand même passé l’opus à M. Courgette.
- Sa chronique est terminée ?
- Demandons-lui.
- Pas la peine. Qu’il consigne simplement que Six, produit et enregistré par le groupe au cours des deux dernières années, est sans doute l’album le plus riche émotionnellement depuis Three. Une collection de ballades dignes de Leonard Cohen, Johnny Cash, Twisted Sisters ou Tom Waits.
- Ca, il doit pouvoir le lire sur le dossier de presse, non ?
- Pas besoin d’en dire d’avantage.
- Pourquoi ne pas se contenter de publier des suites de communiqués officiels, alors ? On gagnerait du temps et économiserait du personnel.
- Certainement.
- De toute manière, je suppose que les autres chroniques ne doivent guère s’écarter de cette bible. Toutes doivent être élogieuses, non ?
- A raison !
- Personnellement, je préciserais, si du moins (Presque) Fameux a encore pour vocation de soumettre une réelle opinion, que ce disque, après une introduction superbe, pèche par sa longueur. Trop long, trop sombre, trop lent. Lumineux, spectral, envoûté, mais enclumant.
- Que M. Courgette se souvienne plutôt du communiqué de presse et qu’il le paraphrase. Je veux de l’élégiaque, de la courbette et de la pompe, mais surtout du rapide.
- Pas une seule note critique ?
- (Presque) Fameux doit se fondre dans le chœur des voix unanimes. Eloges : disques : rétributions. Se passer de cette dernière notion signifie disparition. La presse musicale semble pouvoir se dispenser de nous, voire se dispenser d’elle-même tout court, je ne tiens pas à ce que la blogosphère agisse à l’identique. Le Big Bad Boss ne l’entend pas comme ça, en tout cas. Donc pas de vagues. Que du validé. Et tout ça dans l’entrain, le fol émoi, l'immense sourire !
Je médite cette information un instant. el pendu me tourne le dos et s’en va en courant. M. Courgette m’observe, bouche ouverte, air ahuri.
- Ecris au lieu de bailler aux corneilles : ‘Les clowns de San Diego reviennent avec un album d’une joviale noirceur qui séduira tous les enfants de 0 à 666 ans. Trompettes, claquettes et grosses caisses se liguent autour de titre aussi amusants que Suicide ou When you finish me, l’impayable fanfare sublime l’amour des Drugs et des Rats avec un bonheur communicatif, la voix guillerette du chanteur roule de jeux de mots irrésistibles en imitations fantaisistes sur ce Last chance déluré et candide. On crie, on tape des mains, on rie de leurs facéties. Ah, qu’il est bon de s’amuser entre amis !’ Intercale là-dedans des morceaux du dossier de presse et fignole au sourire. Puis mets en ligne direct.




